La bigote de Vivinières

de Guy Rauzet
lundi 16 août 2010
par  Jean-Paul Liégeois
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Bouzic, année 1943. Tous les réfugiés alsaciens et lorrains étaient repartis chez eux. Sauf une vieille fille qui était restée dans une maison inoccupée au village de Vivinières à deux ou trois kilomètres de Bouzic, sur les coteaux.

Alors là, on n’a pas été gâtés. Pour nous, les jeunes, c’était un véritable monstre, laide comme une figure de carnaval. Affreuse ! Affreuse ! Enfin bref, des beaux et des pas beaux, il y en a partout, soyons tolérants sur ce sujet. Par contre, notre petite église avait sa visite tous les jours. Avec son lot de prières, de fleurs et autres manifestations similaires.

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La croix de Vivinières

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La croix de Vivinières



Dans le village de Vivinières, il y avait une vieille croix, symbole du bon catholicisme de nos anciens paysans. Elle trônait parmi les ronces et les orties, relativisant un peu la ferveur locale. Par les bons soins de notre demoiselle, elle sortit de ses entraves végétales et fut consolidées par de vieilles pierres. La croix de Vivinières fut ainsi de nouveau entretenue et bichonnée. Chaque jour de nouvelles fleurs la fêtait. Notre bigote lui rendait visite fréquemment et elle n’était pas avare de prières. Par contre, elle détestait les enfants. Elle les fuyait, ni bonjour ni bonsoir.

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Arrivons-en au fait. Le jour de l’anniversaire de Georges Lespinasse, nous sommes invités, moi et des amis (dont par exemple Gilbert Marzat) par sa maman Noélie à souper pour fêter les 20 ans de son fils. Nous sommes une vingtaine de la génération. C’était la guerre mais dans nos campagnes il y avait peu de restrictions, rien ne manquait, c’était l’autarcie. Un super-repas nous attendait, particulièrement bien arrosé.

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Vivinières
Au fond, la maison Lespinasse


Vers 2 heures du matin, nous parlons de notre bigote. Éméchés, nous sortons et nous nous réunissons tous sous sa fenêtre. Charivari, chansons obscènes, Avé Maria transformés par des paroles débordant de réalité, fusaient à tue-tête. Résultat, les volets s’ouvrent et nous recevons le traditionnel pot de chambre sur nos têtes.

La vengeance ne fut pas tardive. La croix de Vivinières était là, dans toute sa splendeur au clair de lune. Sans hésiter une seconde, nous la bousculons et patatra les morceaux de fonte s’éparpillent sur le sol. Nous voilà de retour sous la fenêtre de la bigote. Nous y entonnons un De Profundis des Morts entaché de refrains et de couplets chantés lors de manifestations étudiantes. Que Dieu nous pardonne, c’était un peu trop osé. Ensuite nous défilons plusieurs fois autour de sa maison en hurlant en patois "Le Bon Dieu est tombé !". L’inspiration et l’improvisation ne nous manquaient pas. Finalement, un par un, chacun rentre chez soi.

Le lendemain matin, vers les 10 heures, arrivent les gendarmes de Daglan. Mademoiselle avait porté plainte. Heureusement, Monsieur Sylvestre, alors maire de Bouzic, eût vite fait d’étouffer la plainte avec les gendarmes. Son fils Roro faisait partie de la bande qui avait sabordé la croix de Vivinières.

Quelques jours passèrent. Le Maire reçut une lettre de la Kommandantur allemande de Périgueux signifiant qu’une certaine Mademoiselle X avait déposé une plainte pour destruction d’une croix par de nombreux garnements habitant les villages alentour. Une simple réponse de la Mairie suffit à enterrer l’histoire. L’armée n’a pas vocation à s’occuper des affaires de clochers.

A l’église de Bouzic


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L’église de Bouzic


Notre demoiselle bigote se rendait donc tous les matins à l’église de Bouzic. A cette époque, elle n’était jamais fermée. Quelle farce pouvions-nous lui faire ? L’idée trottait dans nos têtes. Ceci n’a pas tardé, nous étions très féconds en idées de ce type. Le plan fut rapidement échafaudé.

Un jour qu’elle priait tranquillement devant l’autel, nous sommes montés dans le clocher. L’accès était facile, une échelle en fer, qui existe encore, était fixée à l’extérieur. Rien de plus facile pour pénétrer au-dessus de la voûte de notre église. Il n’y avait pas comme aujourd’hui un mécanisme électrique pour la sonnerie des cloches. Une simple corde pendait dans le vide via un modeste trou percé dans la voûte. Par cet orifice, couchés à terre, nous pouvions apercevoir une partie de l’intérieur de l’église quelques mètres plus bas.

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L’échelle de fer de l’église de Bouzic


Notre Demoiselle était là. Religieusement, elle égrenait son chapelet. Tout avait été préparé pour rompre le grand silence qui régnait dans ce lieu saint. Dans nos poches, une poignée de cailloux. Toutes les dix secondes, nous lancions l’une de nos munitions. Elle tombait avec un bruit sourd sur les dalles de l’autel. Cela dura tout le temps de ses prières.

Lorsqu’elle sortit de l’église, nous étions là sur son passage, tout tremblants. Nous lui dîmes que nous avions aperçu une forme humaine descendant du ciel et ayant pénétré par la lucarne du clocher. A nos yeux, dîmes-nous, ce ne pouvait être que le Bon Dieu ou la Sainte Vierge. Calmement, sans méchanceté, elle nous répondit que Bouzic serait protégé grâce à ses prières quotidiennes.

A partir de ce jour, on oublia totalement notre Demoiselle. Depuis, nous en avons reparlé. Une histoire de jeunesse parmi tant d’autres.


Commentaires  forum ferme

Logo de Jean Figarella
lundi 16 août 2010 à 17h05 - par  Jean Figarella

Excellent récit, savoureux et bien écrit. Merci Cher Guy Rauzet.

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